Auteur : Seb

Velatropa, Buenos Aires

Ca fait déjà un moment que j’ai quitté Buenos Aires, mais je n’ai pas encore pris le temps de présenter ce projet rencontré en plein centre de la capitale argentine. Depuis 6 ans, un collectif occupe un espace appartenant à la cité universitaire, sur et autour des fondations du pavillon 5, bâtiment qui ne fut jamais érigé par l’institution. Tolérés par l’université, le groupe auto-géré se base sur les principes de la permaculture et conçoit le projet comme un centre d’expérimentations et d’éducation de ces principes. La base du travail concerne la bio-construction, le potager et la réintroduction d’espèces locales, le recyclage en général. La nourriture provient essentiellement de récup’ faites chaque soir en ville. Les prises de décisions importantes sont réservées pour les réunions de nouvelle lune et de pleine lune, avec une technique intéressante. Quand une idée est formulée, chacun doit en effet choisir un élément (terre, eau, vent ou feu). La terre signifie que la personne va se charger de la réalisation, elle s’en porte responsable. Eau signifie que la personne va donner un coup de main, sans toutefois prendre les rennes. Vent signifie que la personne ne voit pas d’inconvénient à l’idée mais n’en fera pas partie. Feu signifie une opposition qu’il s’agit de traiter. Les décisions sont en effet prises en consensus.

Pour me présenter, j’ai rapidement organisé un jeu de la ficelle, qui a suscité de vifs débats. Sentant le groupe un peu désorganisé, en raison des vacances (et donc du voyage de membres anciens et de l’arrivée de nombreux voyageurs peu imprégnés du projet) et de départs de fondateurs, j’ai provoqué quelques discussions avec le groupe. Il en est sorti une proposition d’atelier, autour de la fleur de la permaculture. Le résultat est la fleur ci-dessous, qui a elle seule permet de comprendre comment le groupe se voit, ce qu’il a réalisé et les volontés pour la suite. J’ai trouvé cette technique, fruit d’une préparation collective de près de 4h, excellente pour apprendre à connaître un projet de façon participative. J’ai eu l’occasion de le proposer depuis au « Casarinho », habitat groupé alternatif au centre de Porto Alegre au Brésil, sans toutefois pouvoir le mener à terme.

La fleur de Velatropa en janvier 2012

http://www.velatropa.org/

Ocupa POA, les indignés made in Porto Alegre

Après avoir suivi de loin le mouvement des indignés, et sentant l’envie de m’impliquer un peu plus dans ce mouvement spontané, j’ai rejoint après le forum social le mouvement Ocupa POA. Au total, j’aurai passé près de 2 mois sur la « Praça da Matriz », une expérience que je ne suis pas près d’oublier. Sentant que le mouvement battait de l’aile à mon arrivée j’ai tenté d’apporter mon expérience pour le réorganiser. Ca a pris dans un premier temps, comme durant le congé du carnaval qui a permis au noyau dur de se fortifier. Mais la dynamique des campements est complexe, et la forme de protestation très dure, d’autant plus qu’elle est souvent incomprise par la population locale ici au Brésil. J’ai rédigé un texte pour tenter d’expliquer ce qu’était le mouvement. Il est paru alors qu’il avait déjà pris fin. Mais c’est une bonne chose, et je tire plusieurs enseignements de cette expérience:
1. Il y aura toujours plus de gens pour marquer leur mécontentement de ce système. A Porto Alegre, j’ai découvert la corruption énorme d’un système politique qui ne respecte rien, alors que des communautés sont expulsées du centre pour la spéculation immobilière liée au Mondial à venir, dans un état qui est champion du Brésil (lui-même champion du monde) dans l’utilisation de pesticides.
2. Le mouvement a fait sa force par l’occupation des médias. A Porto Alegre, ce fut un point particulièrement faible du mouvement, paralysé par les oppositions de ceux qui ne veulent pas passer par les grands médias.
3. Le mouvement est bon dans l’énonciation de problème, parfois avec une vision systémique, mais pas en terme de solutions et de convergence des mouvements existants.
4. Le consensus a ses limites, surtout quand on a des personnes se considérant du mouvement (tout le monde pouvant a priori en faire partie) mais empêchant toute avancée.
5. La condition première est d’avoir un groupe uni. Si le lieu occupé et les personnes qui l’occupent ne sont pas considérés comme sacrés, alors mieux vaut arrêter. C’est important de pouvoir dire stop. Sans cela, on rentre dans des énergies négatives.
6. Occuper les rues, c’est se confronter à ceux à qui elles appartiennent: les sans-abris. Si les relations entretenues sont la plupart du temps amicales (certains ont fait partie de Ocupa POA), gérer les problèmes d’alcool ou de violence est une condition de survie de l’occupation.

Après cette pause militante, il m’est apparu encore plus clairement la nécessité d’aller vers ceux qui construisent, le mouvement Ocupa POA restant essentiellement dans la critique. Mais ce fut très très enrichissant. Je me souviendrai toujours de ces pierres portugaises et des companheiros acampados!

Montevideo, Eduardo es-tu là?

C’est un peu par hasard finalement que ma route est passée par Montevideo. Mais je me suis souvenu qu’elle a vu naître un de mes auteurs préférés: Eduardo Galeano. Me dirigeant vers le Café brasileiro de la « ciudad vieja », la vieille ville, « Las venas » en main, je n’espérais pas seulement une dédicace, mais également une interview de cet homme de coeur. C’est rapé… Il est en vadrouille. Néanmoins, j’ai lu la seconde partie du bouquin et ai appris un peu plus de l’histoire latino-américaine: la guerre de la Triple Alliance, un épisode encore douloureux aujourd’hui pour les Uruguayens qui ont de la mémoire, comme Eduardo, radiologiste passionné d’histoire qui m’a donné un lift entre Carmelo et Montevideo.

Nous sommes en 1845. Le Paraguay est un pays prospère, en fait le seul qui réalise un développement indépendant en Amérique latine. L’agent Hopkins, un nord-américain en visite dans le pays écrit qu’il n’y a pas un enfant qui ne sache lire ou écrire au Paraguay…  Or, la réussite paraguayenne s’est construite sans investissements étrangers, sans prêts de la banque d’Angleterre, et sans le béni libre-commerce vu que le pays applique des mesures protectionnistes… Le commerce anglais ne dissimule pas son inquiétude: la réussite de ce pays situé en plein centre du continent pourrait donner des idées aux pays voisins. C’est ainsi que le Brésil et l’Argentine, sous les ordres et avec les capitaux de Londres, forcent l’Uruguay à attaquer avec eux le pays de Solano López en 1865. La guerre dura cinq ans, et extermina 90% de sa population masculine. Mais du Paraguay déchu ne disparaît pas seulement son peuple, disparaissent aussi les taxes douanières, les acieries, la fermeture des fleuves aux navires étrangers, l’indépendance économique et de vastes zones de son territoire. Les vainqueurs imposent à l’intérieur des frontières réduites le libre-échange et le « latifundio » (possession d’immenses surfaces de territoire par une seule personne). Sur les ruines encore fumantes du Paraguay a lieu le premier prêt étranger de son histoire. Britannique, bien entendu…

Pourquoi ce petit bout d’histoire? Parce qu’on voudrait nous faire croire que l’Etat est le problème, et le libre-échange est la panacée. Parce que le mieux qu’il y aurait à faire, c’est de privatiser. Regardez la situation du Paraguay aujourd’hui… A qui profite le crime? On en reparle dans un prochain post…

Post « Développement »

Cette petite note fait suite à la vidéo-conférence réalisée il y a quelques semaines avec la classe de 5°C du Collège de Gembloux, en Belgique. M’entendant critiquer l’idée que nous (occidentaux) serions “développés” et pas d’autres, une élève m’a logiquement demandé: “C’est quoi pour toi être développé?”. Difficile de répondre à cette question… Mais se la poser est important, et en regardant d’un peu plus près l’histoire de ce concept, porter un regard critique sur la société.

Quelques petites citations pour commencer, d’auteurs francophones ayant un certain regard critique sur la chose :

« Ainsi, la société occidentale persiste-t-elle à penser qu’elle incarne l’avenir de toutes les sociétés. Sa mission civilisatrice s’est transformée en une mission d’aide. Et les sauvages d’hier étant les sous-développés d’aujourd’hui, ceux qui, hier, les civilisaient, aujourd’hui, les développent. »

[François PARTANT]

« Le robot culinaire, comme l’automobile, le comprimé, l’ordinateur ou le téléviseur, dépend entièrement de l’existence de vastes systèmes d’organisation et de production soudés les uns aux autres. Quiconque appuie sur un interrupteur ne se sert pas uniquement d’un outil mais se branche sur un raccordement du système. Entre l’utilisation de techniques simples et celles d’outils modernes se trouve la transformation d’une société toute entière. »

[Wolfgang SACHS]

« Le développement est constitué d’un ensemble de pratiques parfois contradictoires en apparence qui, pour assurer la reproduction sociale, obligent à transformer et à détruire, de façon généralisée, le milieu naturel et les rapports sociaux en vue d’une production croissante de marchandises (biens et services) destinés, à travers l’échange, à la demande solvable. »

[Gilbert RIST, in « Le développement, histoire d’une croyance occidentale »]

Je crois qu’il s’agit avant tout de réfléchir au-delà du développement, et non de chercher à en donner une meilleure définition, bien que j’apprécie celle de Gilbert Rist. C’est en 1949 que le développement a été formulé comme tel par le président étasunien Truman. Il s’agissait de faire croire que d’une part le modèle capitaliste était l’exemple à suivre et que d’autre part, tous ceux qui suivraient l’exemple des pays riches pourraient un jour arriver à leur niveau.

L’interview de Wolfgang Sachs (« Le développement, un concept du passé ») parue dans « Le Monde » en 2000, ainsi que le carnet d’accompagnement du jeu de la ficelle (p.33) vont plus loin dans l’étude historique.

Mais dans un monde aux ressources limitées, ça ne tient pas la route, étant donné le niveau de consommation des riches. On a donc inventé le concept de développement durable. Personnellement, j’avais trouvé ça séduisant. C’est même ce qui a démarré mon embryon d’analyse systémique. J’en ai fait mon travail de fin d’études il y a 10 ans. Mais si on y regarde d’un peu plus près : le développement durable c’est continuer à faire un peu plus de tout (et donc de la même choses), et aussi un peu plus d’écologie. A bien y réfléchir ça ne tient pas beaucoup plus la route, puisqu’on reste dans une logique de croissance perpétuelle qui est impossible avec des ressources limitées. C’est la base de tout un mouvement qui s’appelle la décroissance, ou encore l’objection de croissance, dont je fais d’ailleurs partie.

“Pour croire à une croissance infinie dans un monde aux ressources finies, il faut soit être un fou, soit être un économiste”

[Kenneth BOULDING]

Pour aller plus loin, jeter un oeil aux articles de Serge Latouche « Et la décroissance sauvera le Sud », paru en 2004 dans Le Monde diplomatique et de Gilbert Rist, répondant aux détracteurs de la décroissance en 2005, article bourré de bonnes références.

Mais n’en restons pas à la théorie !  Le cas du TIPNIS que j’ai rencontré en Bolivie va nous servir d’exemple pour illustrer le sujet. Le gouvernement bolivien, soucieux de fortifier la croissance économique du pays, veut construire une autoroute reliant le Beni à Cochabamba, le trajet actuel étant très long. Problème: le tracé prévu passe au centre d’un parc naturel qui en plus comporte des communautés indigènes. Contrairement à ce que prévoie la nouvelle constitution de l’état plurinational, les communautés concernées ne sont pas consultées, et les travaux débutent, perpétrés par une entreprise brésilienne. Mais la résistance s’organise car, au-delà du non-respect de la constitution, c’est un parc naturel important qui est menacé. Le dilemme pourrait donc s’apparenter au suivant : sauvegarder ce patrimoine et laisser isolées les zones du Beni et de Cochabamba, ou construire l’autoroute et couper la réserve en deux. En fait, il s’agit d’un problème de vision du développement, et d’intérêt collectif à différentes échelles. La volonté de communautés d’indigènes minoritaires à l’échelle du pays peut-elle contrecarrer les plans de développement du gouvernement ? Le gouvernement a-t-il le droit au nom du progrès, symbolisé ici par une autoroute, de renier les droits récemment reconnus des peuples indigènes ? Le débat auquel j’ai assisté montre qu’on peut à la fois construire cette autoroute (qui permettra un gain de temps considérable pour relier le territoire du Beni) et respecter les indigènes et leur réserve, en modifiant le tracé prévu. Car en effet personne n’était contre le fait de construire une autoroute, ni contre le fait de préserver le parc. L’avenir dira si cette solution, plus chère qu’un tracé direct, car plus longue, l’emportera sur la version qui a provoqué une importante mobilisation dans le pays, autour de la marche des indigènes vers La Paz, pour manifester leur mécontentement. Si le gouvernement a fait marche arrière, suite au scandale de Yucumo où les policiers sont intervenus violemment, la proposition de réferendum n’est pas forcément salutaire, la majorité des populations des départements étant favorables à l’autoroute, du moment qu’elle passe par chez eux! A suivre…

Ici aussi des documents à proposer, mais la plupart en espagnol :

J’espère que ces liens et cet exemple permettront la réflexion sur le sujet principal que le développement pose : « à quel projet collectif sommes-nous en train de participer, consciemment ou non ? ».

D’un objecteur de croissance, de vitesse, et bien plus que ça !

Passages radio

En moins de 24h, je viens de passer deux fois à la radio. Expériences très contrastées.

Ce mardi matin, sur PureFM, radio belge, dans l’émission « Connexion », temps d’antenne limité sans même pouvoir aborder mon projet. En français et téléchargeable ici.

La veille au soir, sur Radio Rebelde, dans le programme de la commission écologie du mouvement Tupaj Katari, parlant uniquement du projet, et de l’adaptation en cours du jeu de la ficelle à une action de théâtre de rue ayant eu lieu hier matin. Cette activité était l’audience publique des familles expulsées de leurs terres par une compagnie souhaitant planter du soja pour en faire du bio-diésel. Interview en espagnol, téléchargeable ici (minutes 24-30).

Bonne écoute!